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L’exercice du journalisme est difficile dans 40% de pays africains (Eclairage)

L’exercice du journalisme est difficile dans 40% de pays africains (Eclairage) Dans cet entretien à l'Agence de Presse Top News Africa, via le digital, Sadibou Marong, Responsable Afrique subsaharienne de RSF, fait des éclairages avec un accent sur l’état de la presse en Afrique où, selon lui, l’exercice du journalisme est ‘’difficile’’ dans 40% de pays.
Abidjan, Côte d’Ivoire (Top News Africa) Reporters Sans Frontières (RSF) a publié, le 2 mai 2023, la 21è édition du classement mondial de la liberté de la presse.
Dans cet entretien, via le digital, Sadibou Marong, Responsable Afrique subsaharienne, fait des éclairages avec un accent sur l’état de la presse en Afrique où, selon lui, l’exercice du journalisme est ‘’difficile’’ dans 40% de pays.

Q : M. Sadibou Marong, vous êtes le Responsable Afrique subsaharienne de Reporters Sans Frontières (RSF) qui vient de rendre publique la 21è édition du classement mondial de la Liberté de la presse. De manière globale, quels commentaires vous inspire ce classement ?

R : L’édition 2023 du classement mondial de la liberté de la presse, qui évalue les conditions d’exercice du journalisme dans 180 pays et territoires, révèle que la situation est “très grave” dans 31 pays dans le monde, “difficile” dans 42 et “problématique” dans 55, alors qu’elle est “bonne” ou “plutôt bonne” dans 52 autres pays.

Autrement dit, les conditions d’exercice du journalisme sont mauvaises dans 7 pays sur 10 et satisfaisantes dans seulement 3 pays sur 10.

En ce qui concerne l’Afrique subsaharienne, le classement montre l’existence d’une très grande volatilité des situations, avec des hausses et des baisses importantes, des changements inédits, par exemple la hausse de 30 places du Botswana et la chute de 31 places du Sénégal. 

Cette instabilité est l’effet d’une agressivité accrue des autorités dans de nombreux pays et d’une animosité croissante envers les journalistes sur les réseaux sociaux et dans le monde physique. 

La volatilité est aussi le produit de la croissance de l’industrie du simulacre, qui façonne et distribue la désinformation, et donne des outils pour la fabriquer.

Sur les 48 pays d’Afrique subsaharienne couverts, seuls 5 soit 10 % ont une bonne situation avec dans le trio de tête la Namibie (22è), l’Afrique du Sud (25è) et le Cap-Vert (33è). 

Près de la moitié des pays africains soit 45,8% sont dans une situation problématique dans le domaine de la liberté de la presse. On voit un pays comme le Sénégal (104è) qui a perdu 31 places par rapport à 2021, ou encore le Burkina Faso (58è) qui a perdu 17 places.  L’exercice du journalisme est difficile dans 19 pays africains soit près de 40 %.

On voit dans le tableau des pays comme le Kenya - qui a perdu 47 places par rapport à l’année dernière pour se retrouver à la 116è position, ou encore le Burundi ou le Rwanda et l’Ethiopie (130è) avec 16 places de perdues. 

Même s’ils gagnent quelques places par rapport en 2021, l’Erythrée et Djibouti occupent les dernières places du classement en Afrique soit la 174è et la 162è position.

Q: En votre qualité de Responsable Afrique subsaharienne de RSF, quels regards portez-vous, particulièrement, sur les positions des pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali et le Burkina Faso pour ne citer que ces pays ?

R : Avec sa chute de 17 places, le Burkina Faso est à la 58è place.  Bon élève de la zone Afrique de l’Ouest ces dernières années, le pays a perdu des places dans un contexte accru de dégradation de la liberté de la presse. 

Le bouleversement politique qui s’opère au Burkina Faso s’accompagne d’un musellement progressif mais certain de la presse. Les intimidations, menaces, expulsions et suspensions sont désormais monnaie courante. 

Les sujets sécuritaires sont de plus en plus difficiles à traiter et les zones dites dangereuses sont en passe de devenir des zones de non-information comme RSF l’a démontré dans son rapport sur le journalisme au Sahel.

La tendance est donc très inquiétante pour les mois et années à venir. Cependant, son paysage médiatique fleuri, marqué par sa culture de l’investigation qui perdure encore. 

En ce qui concerne la Côte d’Ivoire qui est à la 54è place avec une chute de 17 points, le pays a pourtant l’un des paysages médiatiques les plus diversifiés et polarisés du continent. Sa forte polarisation tend néanmoins à favoriser le “journalisme d’opinion”. 

Pour les répondants au classement mondial de la liberté de la presse, la Côte d’Ivoire a reculé parce que les professionnels des médias font face à des problèmes de sécurité, en particulier les journalistes d’investigations.

On a vu le cas du journaliste d’investigation Noël Konan qui a été placé en garde à vue pendant un jour après son audition en juillet 2022 dans le cadre d’une procédure contre lui pour des faits de diffamation.

Pire, pendant cette procédure, des enquêteurs lui avaient demandé  de révéler ses sources. Ce qui est quand même grave. Les tentatives de corruption, d’intimidations et d’arrestations envers les journalistes d’investigation ne sont pas rares. 

L’ANP a récemment suspendu la parution du journal Le Temps et prononcé une interdiction de publier de 3 mois contre son directeur de publication. C’est disproportionné. 

Les répondants ont également mesuré le projet de loi modifiant plusieurs articles de la loi de 2017 sur la presse a été soumis par l'exécutif au parlement. 

Fin novembre 2022, l'ensemble des articles à amender soumis aux députés par le gouvernement a été adopté. L'article 26 nouveau de la loi de 2017 est particulièrement dangereux pour les journalistes ivoiriens et particulièrement les médias en ligne. 

Selon les dispositions de l'article 26 nouveau, le directeur de publication est civilement responsable des commentaires suite à un article publié en ligne... C'est vraiment une atteinte à la liberté d'expression et à la démocratie en Côte d'Ivoire. 

Tenir responsable quelqu'un à la suite de commentaires faits par des internautes suite à une publication semble problématique.

Pour le Sénégal qui a chuté de 31 places (104e), RSF a observé une recrudescence des violences et arrestations envers les journalistes. Les menaces de violence physique et verbale de la part d’acteurs politiques de tous bords se sont multipliées. 

Pour la première fois depuis 2004, un journaliste d’investigation Pape Alé Niang a passé près de deux mois en prison. Dans un contexte politique tendu (lié aux élections de 2024), RSF accorde une importance particulière aux atteintes à la liberté de la presse.  

Le pays connaît la seconde plus grosse baisse de places de la zone cette année.  Il y a une diminution historique de places dans ce pays marquée par une recrudescence des arrestations et de la violence contre les journalistes en 2022. 

Une nouvelle détention préventive et des attaques contre des reporters sont également inquiétantes. Cependant, le socle de la liberté de la presse reste puissant au Sénégal  tant par le pluralisme médiatique que par les textes de lois en vigueur. 

Avec sa légère chute de 2 places, le Mali est à la 113è place. Dans toute la région Afrique de l’Ouest, c’est au Mali que nous avons deux journalistes qui restent actuellement portés disparus. 

La suspension définitive de France 24 et RFI en avril 2022, puis d’une troisième chaîne en octobre 2022, a porté un coup à la diversité des voix dans le pays. 

Le durcissement de la junte au pouvoir fragilise la sécurité des journalistes : l’un d’eux a été la cible de graves menaces en novembre 2022, pour avoir participé à un reportage sur la présence de Wagner au Mali. 

L’influence médiatique du groupe paramilitaire s’est considérablement développée en 2022. La libération d’Olivier Dubois, détenu pendant 711 jours, est une excellente nouvelle. Sa captivité démontre cependant les risques encourus par les journalistes travaillant en dehors de Bamako. 

Q: De façon spécifique, comment expliquez-vous le recul du Sénégal qui, jusque-là, constituait un modèle en la matière ? Les récentes poursuites contre les journalistes Pape Alé Niang et Pape Ndiaye ont-elles impacté le classement de ce pays ?

R: Oui. Les pays où des journalistes ont été détenus pendant de longues périodes pour des faits liés à leur travail, ont chuté dans le classement. Le Sénégal en fait partie. Entre avril 2022 et avril 2023, nous avons assisté à au moins quatre détentions de journalistes : Malick Thiam de la 7 TV, Pape Alé Niang, Pape Ndiaye et Babacar Touré. C’est trop. 

Toutes ces arrestations étaient liées à l’exercice de leur travail de journaliste. Le Sénégal, comme je l’ai dit, connaît la seconde plus grosse baisse de places de la zone cette année. Et son classement est le pire du pays pendant ces dix dernières années. 

La sécurité des journalistes y est mise à rude épreuve. Dès le début du mois d’avril 2022, on a vu que le jeune journaliste Pape Malick Thiam de la chaîne de télévision privée 7TV, qui était parti couvrir une confrontation de témoins dans une affaire présumée de viol entre une jeune masseuse et un opposant politique, a été arrêté au tribunal de Dakar suite à une altercation avec un gendarme. 

Accusé du délit « d’outrage à agent », il est resté en garde à vue 24h avant d’être remis en liberté provisoire, et revenir comparaître libre. 

En juin, un jeune responsable du parti au pouvoir a appelé à “brûler et à organiser un attentat” contre Wal Fadjri, une télévision privée du Sénégal. 

La période de pré-campagne pour les législatives de juillet 2022 a été particulièrement difficile pour les journalistes et les médias. 

Début juin 2022, une équipe de reporters de la chaîne de télévision du Groupe Futurs Médias (GFM, privé) a été empêchée de couvrir les préparatifs d’un rassemblement de l’opposition, par certains de ses membres.  

Fin mai, c’était une journaliste qui était bousculée pour avoir simplement posé une question au cours d’une réunion de la coalition de partis au pouvoir.  

En juillet,  le contenu des Unes de cinq journaux sénégalais a été remplacé par des messages de propagande politique sur les réseaux sociaux.

En novembre 2022, une journaliste reporter d’images avait été agressée par des forces de l’ordre alors qu’elle couvrait une manifestation interdite. Le 9 novembre, le journaliste d’investigation Pape Alé Niang a été inculpé et placé sous mandat de dépôt. 

En février 2023, un photo-reporter du journal Sud Quotidien qui couvrait des manifestations a été interpellé, contrôlé et son matériel confisqué par les forces de l’ordre qui lui ont reproché d’avoir pris “des images compromettantes” qu’il sera contraint de supprimer. 

Fin janvier, Walf TV a été suspendue - pour la deuxième fois en deux ans – pour une semaine par le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA).  Pape Ndiaye sera aussi arrêté, de même que Babacar Touré.

HS/ls/Top News Africa

Publié le dimanche 7 mai 2023

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